© Théo Massoulier

Le coquillage de Java

October 30, 2015

 

 

 

 

 

 

 

                          A la lecture du dernier numéro de la revue Initiale, j’ai appris comment l’artiste américaine Andréa Fraser introduisait de manière géniale son enseignement artistique. La simplicité et la puissance de sa démarche pédagogique consiste à poser en préambule à l’année, une série de questions simples à destination de ses étudiants : que voulez vous ? Qu’attendez-vous de l'art ? Aimez vous vraiment réaliser des choses ? Avez-vous besoin de communiquer ? Etes-vous animés par un désir de reconnaissance ? de légitimité ? de gloire ou de fortune ?

 

J’aime  les questions simples. Elles sont souvent les plus difficiles à appréhender. Leur apparente naiveté nous déconcerte ; Laissez moi à mon tour vous en posez une (sans doute la plus inutile) : qu’est-ce que… l’art ?

   Je suis souvent étonné par la capacité de certaines personnes à ne jamais se poser les vraies questions. Celles qui comptent, profondément. Je vous propose ici une réponse synthétique  : L’art est le développement culturel d’un phénomène cognitif lointain. L’art est une force matricielle qui s’est éveillé au fil de notre conscience. L’art est une griffure au réel qui a surgit devant nous il y a plusieurs millions d’années. Concrètement il s’agit une réalisation pratique à portée symbolique qui vise consciemment ou inconsciemment à la recherche de sens et qui ambitionne une expérience de contact intérieur avec l’absolu, au sens littéral et étymologique du terme, c'est-à-dire une expérience de contact avec ce qui est détaché de nous, avec ce qui est inaccessible à nos capacités perceptives physiques, avec ce qui nous dépasse. Cette expérience de contact est donc par nature une expérience de l’impossible. L’art est un geste d’apparence inutile. C’est un cri dans la nuit. Mais c’est un geste qui nous permet d’exister pleinement vis-à-vis de notre conscience unique d’être au monde. Il nous accomplit dans notre humanité. Il n’ y a pas de conscience sans art et il n’ y a pas d’art sans conscience d’Etre, formule facile qui n’en demeure pas moins profondément vrai. L’art n’existerait pas sans la mise en mouvement de notre éveil intérieur, sans l’intériorisation profonde de l’impossibilité physique de tout contact avec ce qui nous dépasse. Est-ce que l’art à fonder la conscience ou est-ce la conscience qui a fondé l’art ? Question absurde.

  Ce qu’il faut comprendre c’est que le phénomène que l’on appel art est une construction cognitive de très longue durée. Ce qui a donné naissance à l’art est une coévolution infiniment lente avec la conscience. Autrement dit l’art et la conscience sont né à égalité dans le temps. Ce long processus de développement n’a pas démarré il y a 40 000 mille ans avec l’art pariétal. Il est monté en intensité avec l’émergence du genre homo il y a 2.8 millions d’années. En vérité l’art n’a jamais vraiment démarré. L’art n’a pas d’origine. Il a finalement toujours existé. Il est inscrit en potentialité dans tout vivant animal. Idée vertigineuse…Sa basse intensité nous le rend invisible tout simplement.

 

      L’émergence de la conscience est beaucoup plus mystérieuse. Sans doute pouvons-nous émettre l’hypothèse d’une succession de surprises intériorisées et transmises, rendues possibles dans un temps vertigineusement long par le hasard de circonstances environnementales favorables. Il faut envisager le miracle de cette émergence comme le phénomène trans-générationnelle d’une addition de surprise. C’est ce qu’à défaut d’un autre mot j’appelle la grande collecte. Nous avons littéralement collecté notre humanité. En collectant cette conscience qui fonde notre humanité nous avons produit une chose étrange et inédite que l’on appelle aujourd’hui art. L’art n’est donc pas né ipso facto avec la Vénus de Willendorf ou les fresques de Chauvet. Le processus de son émergence est corrélé à l’augmentation de notre conscience d’être au monde, elle-même rendu possible par l’amélioration de nos capacités cognitives d’abstractions et d’appréhension du réel, ou pour le dire autrement, par la taille de notre cerveau et par la multiplication de la complexification de nos circuits neuronaux. Plus nous devenions humain biologiquement, plus nous faisions de l’art. A quel moment doit-on dater l’apparition de l’art tel que nous pourrions le définir dans sa complexité actuelle. Si l’on garde la logique, à partir du moment où le seuil maximal de la conscience humaine a été atteint, c'est-à-dire à partir du moment où l’homme moderne, nous, avons été cognitivement formé. Cela nous place il y a environ deux cent mille ans. Nous, hommes du présent, n’avons pas cognitivement changé depuis cette époque. Si vous deviez prendre à sa naissance un enfant il y a 150 000 ans et le placer au présent, il partirait avec les mêmes chances à l’école. Ce créneaux de temps a été le moment historique où cette impulsion biologique, cette secousse embryonnaire d’art, ces infinis reflexes de la conscience ont imperceptiblement laissé place à la lente construction culturelle de ce que l’on pourrait appeler une esthétique originelle. Chauvet est le chef d’œuvre tardif de l'une de ces esthétiques originelles, celle de l’Europe glaciaire d’il y a 36 000 ans. Mon intuition est celle-là : Il y a eu ce des manifestations embryonnaires d’acte ou d’actions artistiques exponentiellement complexes depuis des centaines de milliers, voire des millions d’années. Elles sont sans doute à jamais engloutis par le temps. Les manifestations embryonnaires de la conscience sont plus difficilement identifiables car elle ne laisse pas de trace. Elles sont purement mentales. A contrario quelques embryons de manifestations artistiques nous ont laissé des traces.

 

     Je pense à la miraculeuse découverte de ce coquillage gravé par Homo Erectus retrouvés sur l’île de Java en 1891 et réexhumé des collections poussiéreuses d’un musée Hollandais par un étudiant en Archéologie en 2007. Les conclusions scientifiques, publié le 3 décembre 2014 dans la revue Nature, sont sans appel. Le coquillage et son motif en zig zag bien précis a été gravée volontairement par la main d’un homme, en l’occurrence d’un Homo Erectus. L’âge des sédiments d’où a été extraite la coquille ont été estimé entre 540 000 et 430 000 ans. C’est une révolution. Personne n’aurait pu l’imaginer. Le coquillage de Java est un véritable fossile d’art. Il projette notre conscience d’homme du présent au-delà de toute limite. Cette information est un vertige. Dans un article publié en 1947 pour l’éphémère revue Tiger’s Eye, Barnett Newman écrivait « le premier homme étaient un artiste ». L’intuition géniale du texte s’accompagnait d’une critique virulente de la sacrosainte méthodologie scientifique qui venait à peine de retrouver dans la boue de Java un squelette de type inconnu, qui plus tard allait être classifié sous le nom Homo Erectus. L’intuition artistique ne pouvait publiquement faire œuvre de vérité. Barnett enrageait. Par ce curieux hasard la science rend aujourd’hui presque honneur à Newman. Homo Erectus était un graveur ; un graveur de formes géométriques. De là à dire qu’il était un artiste, il n’y a qu’un pas. Mais L’affirmation « Le premier homme était un artiste » est en réalité complètement fausse.

 

      Comprenons bien une chose : Il n’y a pas de premiers hommes. Il n’y a pas d’instant zéro de l’humanité. Il n’y a qu’une longue métamorphose des formes. Il n’y a qu’un lent passage, qu’une longue continuité, intellectuellement presque indiscernable. L’art est né à la même vitesse que l’humanité. C’est une montée en intensité. Une montée en intensité d’humanité, Une montée en intensité artistique. Cette trace à défaut d’être de l’art comme on l’entend aujourd’hui avec toute sa complexité culturelle est le témoignage saisissant de la conscience grandissante d’être au monde d’un homme en devenir. Ce fossile de coquillage gravée est un cadeaux à notre conscience. Il est presque aussi décisif pour saisir ce que nous sommes que le dernier crâne d’un australopithèque. Nous sommes par nature des artistes en puissance. Ce coquillage a également le mérite de poser une question elle aussi vertigineuse. Car à mon sens le processus de développement de la conscience n’a philosophiquement aucun obstacle à son prolongement. Autrement dit conscience et art peuvent continuer à évoluer en intensité. Conscience et Art s’ouvrent potentiellement à l’infini. On dit souvent qu’en art il n’y a pas de progrès. C’est vrai il n’y a pas de progression de la qualité. Il n’y a qu’une progression d’intensité. Et dans la dernière progression en intensité (200 000 ans), il y a pour la première fois une construction culturelle lente, qui elle-même est monté en intensité sur les 10 000 dernières années par un processus de complexification social inédit, qui elle-même est montée en intensité sur les 400 dernières années, qui elle-même est… Je m’arrêterai là pour ne pas dire de bêtise. Il suffit de regarder autour de soi. Comme je le rappelai tout à l’heure nous sommes les même depuis 200 000 ans. Homo sapiens sapiens a le même corps depuis une zone de temps approximativement situé il y a deux cents milles ans. Ces fonctions cognitives n’ont pas évolué. Elles sont les mêmes. Notre corps n’a subi que quelques transformations d’apparences (couleur de peau, trait du visage) qui ne suffissent pas à nous faire changer de classe d’espèce. Cette période de temps est trop courte pour faire varier notre intensité artistique. Autrement dit n’importe qu’elle chef d’œuvre de l’art produit durant cette période a la même capacité maximal d’intensité. C’est la raison pour laquelle on entend souvent dire qu’il n’y a pas de progrès en art. Effectivement dire qu’il y a eu un progrès artistique entre les fresques de Chauvet, la victoire de Samothrace, un tableau de Van Gogh ou un tableau de Mark Rothko est faux. Ces œuvres ne sont que l’expression de la capacité maximale d’être au monde de l’humain Homo Sapiens Sapiens, homme né cognitivement il y a deux cents milles ans. Le chef d’œuvre s’est une production qui arrive à intensifier au maximal notre capacité d’Etre au monde.Notre capacité à être au monde n’a en réalité que très peu progressé depuis 200 000 ans. Il n’y a donc pas de différence qualitative entre les peintures de la grotte Chauvet et un tableau de Pollock. Les changements de style, de forme et de médiums ne sont dus qu’à nos cultures et à nos civilisations. On dit souvent l’art ne se juge pas. Il existe. Moi je crois que l’art doit pouvoir être jugé sur le seul critère de la puissance qu’il développe à nous mettre en conscience du monde.

 

Si l’on admet qu’il existe une corrélation entre le développement de la conscience et la complexification des productions artistiques comme cela semble être le cas, rien ne nous empêche de penser qu’une forme de conscience supérieurement évoluée ne produise pas un art supérieurement complexe. Une complexité toute relative pour l’espèce supérieurement consciente qui la produirait. Comment un Homo erectus pourrait-il saisir la portée symbolique de la fresque aux lions de Chauvet, d’une sculpture de Michel-Ange ou d’un aquarium de Pierre Huyghe ? Cela lui est tout simplement inaccessible. Ces trois objets lui apparaîtraient tout au plus comme des objets étranges. Des objets sur lesquelles il ne poserait qu’un regard fugace, indéterminé, possiblement curieux.Nous avons à mon sens l’immense privilège de vivre notre époque. Nous avons hérité d’une conscience accrue de nous-même.Cette conscience est un fil d’Ariane, une trace qui se perd dans la nuit de notre Humanité. Et si je parle de privilège, c’est pour mieux vous faire comprendre que nous avons la chance d’être les témoins pour le meilleur et pour le pire de la grande excitation du monde.Le monde vibre de plus en plus fort. Les découvertes exponentielles de l’humain nous projettent dans une compréhension du réel qui défie désormais l’entendement. La science qui par son développement nécessairement rationnel tendait à éloigner la métaphysique, est aujourd’hui prodigieusement submergé par cette même métaphysique. La rupture civilisationnelle est proche. Les sphères de la science et de la métaphysique et de l'art entrent en collision. Nous tendons à l’absolu dans tous les domaines. Notre compréhension affinée de l’infiniment grand et notre maitrise accélérée de l’infiniment petit combinés à l’accroissement de notre puissance de raisonnement font voler en éclat nos ontologies fondamentales. Un abyme de mystères s’ouvre à nos pieds en ce début de siècle. En cela, la science est en train de repoétiser le monde en repoussant les frontières du réel. Elle ouvre ce que l’on croyait être le monde. Ces forces en mouvement ont la capacité de libérer en nous une conscience supérieure. La vieille coquille anthropocentriste s’est fendue. Elle va à l’avenir exploser. La blessure narcissique sera douloureuse mais elle va modifier notre manière d’ « être au monde » et produire ce qu’à défaut d’autres formules, il faudra bien appeler un nouvel humanisme, fondé sur un décentrement vertigineusement plus puissant que la découverte de l’Héliocentrisme. Entendons-nous bien il ne s’agit pas là d’une folle profession foi. Les mécanismes détonateurs sont déjà à l’œuvre. Il suffit d’attendre.

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Posts à l'affiche

A propos de l'exposition Varius Multiplex Multiformis, Galeries Nomades 2018, IAC villeurbanne et centre d'art l'Angle, La Roche-sur-foron, France

Arti...

Le ravissement de Théo Massoulier

November 3, 2019

1/4
Please reload

Posts Récents

February 13, 2018

June 1, 2016

October 30, 2015

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Please reload

Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Twitter Basic Square
  • Google+ Basic Square
  • Black Instagram Icon