Le ravissement de Théo Massoulier

A propos de l'exposition Varius Multiplex Multiformis, Galeries Nomades 2018, IAC villeurbanne et centre d'art l'Angle, La Roche-sur-foron, France

Article paru dans la Belle revue #9

https://www.labellerevue.org/fr/focus/galeries-nomades-2018/le-ravissement-de-theo-massoulier

Peu d’artistes ont l’appétit si solide. Curieux de tout sans jamais feindre le trop-plein comme d’autres affichent par suffisance ou calcul un air rassasié, Théo Massoulier lui, se délecte avec un plaisir non dissimulé de mille savoirs venus de la littérature, de la philosophie, des mathématiques ou de la biologie moléculaire qui infusent sur la durée son travail. Vue de loin, cette voracité semble bien loin de la frugalité de rigueur dans la culture nippone dont Théo Massoulier reste très sensiblement imprégné après un passage il y a quelques années au Japon – avant d’intégrer, plus tardivement que la moyenne, les Beaux-arts de Lyon. Pour comprendre un peu de cet héritage qui semble avoir si intimement marqué le travail de l’artiste, écoutons Barthes, qui dans L’Empire des signes livre cette merveilleuse description d’un art culinaire aux antipodes de nos chemins de croix occidentaux qui étagent les plats et n’offrent de résolution qu’à la fin du repas : « Entièrement visuelle (…) tout y est ornement d’un autre ornement : d’abord parce que sur la table, sur le plateau, la nourriture n’est jamais qu’une collection de fragments, dont aucun n’apparaît privilégié par un ordre d’ingestion : manger n’est pas respecter un menu (un itinéraire de plats), mais prélever, d’une touche légère de la baguette, tantôt une couleur, tantôt une autre1. » Cette définition picturaliste de la cuisine japonaise vaut tout aussi bien pour l’art de Théo Massoulier qui procède par touches accumulées de saveurs multiples et de mets entiers, patiemment agrégés pour composer un tableau à l’équilibre parfait. Pour poursuivre sur notre lancée, soulignons encore un autre trait commun entre l’art de Massoulier et l’art culinaire japonais. Chez l’un comme l’autre, le miniature est une philosophie. « Il y a convergence du minuscule et du comestible : les choses ne sont petites que pour être mangées mais aussi, elles sont comestibles pour accomplir leur essence, qui est la petitesse » analyse encore Barthes2. Massoulier, lui, produit en quantité des formes brèves de sculptures qu’il monte sur des plexiglas colorés (évoquant parfois les assemblages de Paul Thek ou les cages de Tetsumi Kudo) et présente en ligne, dans une tentation de plus en plus zoomorphe, comme c'est le cas dans son exposition grenobloise ; ou encore en amuse-bouche dans le corridor en forme de vortex qui ouvre son exposition à la Roche-sur-Foron. Et l’artiste d’évoquer à propos de cette pratique d’atelier, qui nécessite tout à la fois de la minutie (les assemblages sont sophistiqués) et du lâcher-prise, la notion de care, propre elle aussi à bon nombre de passions japonaises si l’on pense par exemple aux amateurs d’Ikebana, aux tailleurs de bonsaï ou encore à cette pratique domestique qui n’a pas d’équivalent : le Mottainai, soit l’art de l’anti-gaspillage.

Notons encore que la question de la miniaturisation est intrinsèquement liée à la technologisation du monde qui produit des objets connectés de plus en plus réduits pour mieux devenir des prolongements de nous-mêmes. Or, c’est là une autre direction qu’emprunte Théo Massoulier qui connaît sur le bout des doigts ses classiques (osant même emprunter à Marguerite Yourcenar la citation qui sert de titre à l’une des deux expositions) tout en se passionnant pour des questions hautement contemporaines comme le gaming, le hardware, la figure du hacker ou cette nouvelle catégorie professionnelle des moders qui désossent et amplifient les ordinateurs pour les rendre plus performants : il semble aujourd’hui que la technodiversité soit un terrain aussi fertile que l’arborescence de la biodiversité. Un territoire encore vierge que les gamers explorent à la manière des premiers ethnographes, fascinés par les performances de la machine autant que par la beauté inhérente à ces carcasses qui, une fois retournées comme un gant, dévoilent volontiers leurs dispositifs de refroidissement, une batterie de ventilateurs cachés et tout une corporéité qui frôle parfois une forme d’exhibitionnisme érotique. La pièce centrale de l’exposition de la Roche-sur-Foron a été réalisée selon les conseils avisés de tutoriels glanés sur le net : entre la sculpture minimaliste (cochant les cases d'une palette de couleurs franches, de l’usage du néon et du plexiglas) et le monstre « tuné », « Liquid Tool For The Hidden Cloud » (c’est son titre en forme de haïku), nous interpelle sur cette contradiction moderne : alors que nous vivons dans un monde flottant, de plus en plus dématérialisé, les données informatiques ne cessent de s’accumuler et de peser sur le système terre. Que faire du poids invisible de ces data centers qui pour certains fonctionnent encore au charbon ? Comment parer à l’échauffement dissimulé du squelette de nos ordinateurs ?

Explorateur avisé de ces contrées sans limites que déplie la technodiversité, Théo Massoulier peut aussi jouer la carte d’un exotisme de proximité. En cultivant son jardin. Ou plus précisément deux portions congrues de paysages mi-aquatiques mi-désertiques où quantité de rebuts végétaux, minéraux mais aussi culturels (figurines et jouets pour enfants, dans cette confusion des genres qui ne manquera pas encore une fois d’évoquer la faculté d’un certain cinéma japonais, incarné notamment par Miyazaki, à s’adresser au jeune public comme aux adultes) ont été délicatement disposés. Les deux pièces s’intitulent Father et Mother, elles sont à lire comme des matrices, des espaces de germination, autant que comme des tombeaux, dans une irrésolution qui en dit long sur la spirale infernale de notre monde où tout se répète, tout converge et finit par bégayer.

Notes

  1. Roland Barthes, L’Empire des signes. Genève, Éditions d’Art Albert Skira S.A., 1970, p. 32-33.

  2. Ibid., p. 24.

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